Extrait
La littérature est langage, parole porteuse de l’imaginaire collectif d’un groupe social. En effet, l’œuvre littéraire est le résultat de plusieurs expériences (diverses représentations de la communauté) vécues en expérience par une expérience (le travail de l’écrivain). En cela, l’œuvre littéraire traduit finalement l’âme d’un peuple : le carrefour de plusieurs discours, de plusieurs expériences qui forment cette âme collective. L’expérience de l’écrivain est déjà une somme d’expériences. Ce que Michel Picard1 appelle « historicisation » du réel. Cette transformation, qu’elle soit idéalisation, esthétisation, typification, critique ou généralisant, avec réduction à l’homme intemporel, mythification, naturalisation comme souvent chez Zola par exemple, allégorisation, ou même que cette transformation soit, pourrait-on dire, réaliste, dans la mesure où « le réalisme est une stylisation du réel parmi tant d’autres »2, cette transformation, disions-nous, démontre, à coup sûr, « la transcendance [de la littérature], par rapport à la société »3. Cette transformation relève de l’acte de création de la littérature : la « déification de la conscience »4.Mais la littérature est aussi un mode d’expression, un outil de communication. La parole ou la conscience déifiée est destinée à être consommée, matérialisée. La vision collective imaginaire est d’essence historique. Paul Ricœur précise dans ce sens que « c’est par la lecture que le texte se fait œuvre, s’accomplit, sort de la virtualité pour devenir chez son lecteur source [...] d’action »5.La littérature est reçue quand elle se métamorphose à son tour en faits réels, quand elle « engendre les mutations sociales ». Elle a donc une fonction sociale à remplir, n’en déplaise à Durkheim et à ses disciples qui n’ont jamais accordé une moindre place à l’art dans la vision du travail en société, n’en déplaise à ceux qui sentent la « rupture » du lien entre la littérature, la révolution et l’esprit collectif, qui, pourtant, est le fondement même de l’écriture et de la littérature6. Ce n’est pas du tout œuvre inutile que de revenir aujourd’hui sur cette question apparemment classique : « que peut la littérature ? ». Si des générations, dans divers pays, se sont posé cette question, parfois à plusieurs reprises, au cours du siècle passé, il est tout à fait indiqué que nous, témoins de la fin dudit siècle et du début du troisième millénaire, nous y revenions avec un regard sur l’ensemble du siècle. Ghila Sroka indique, dans ce sens, que « tout début de siècle est propice à de nouveaux espoirs. Au seuil de l’an 2000, afin de dresser un « état des lieux », j’ai choisi, précise-t-il, de poser la question « A quoi sert la littérature ? » à plusieurs intellectuels, écrivains et artistes, interrogation ô combien nécessaire ! »7.Pour nous, Africains, l’occasion est encore fort belle étant donné que notre littérature écrite n’a que ce siècle-là. Et même pour les autres continents, à une mutation sociale correspond une forme de littérature. Cette question reviendra toujours aussi longtemps que la littérature et la société existent. Aussi, non seulement la littérature critique-t-elle les mœurs sociales et poli-tiques, les faiblesses humaines et tous les maux qui rongent l’humanité, mais elle pro-pose également des modèles, des héros, des personnages et des faits en situation. La société peut largement tirer profit de tous ces faits littéraires en situation dans la mesure où ceux-ci traduisent telle ou telle de ses préoccupations. Bessière et Michaud n’ont-ils pas écrit que « si la crise atteint l’homme et loge en son sein, l’art a son mot à dire »8 ?L’instauration d’un ordre nouveau positif dans une société suppose la maîtrise de tous les paramètres par ses dirigeants, et même par tous ses membres. Une société qui ne se « connaît » pas, qui ne sait pas se situer par rapport à son temps et à l’avenir, incapable d’identifier ses problèmes, ses aspirations, ses attentes, ses aptitudes... est une société en déroute, condamnée à mourir. Heureusement, indique Claude Duchet, « le roman donne forme et sens [à l’idéologie collective], il est lecture de la société, lecture orientée, active, transformatrice »9.Il est vrai que la littérature a surtout une fonction esthétique. Mais la fonction esthétique de la littérature revêt le caractère cathartique dans la mesure où, en plus de ce sentiment de satisfaction intérieure qu’elle procure d’abord, elle offre ensuite souvent l’occasion d’une catharsis individuelle ou collective, charriant des problèmes accumulés consciemment ou inconsciemment et devenant ainsi un moyen de libération. L’esthétique littéraire libère.Le début du XXème siècle nous semble donc propice à poser la question « qu’a pu la littérature africaine francophone face à l’histoire de son continent au xxème siècle ? » Autrement dit, en quoi la traite des esclaves noirs, la colonisation et les dictatures en Afrique ont-elles incité la littérature africaine à remplir sa fonction instauratrice au cours de ce siècle ?Face à l’histoire douloureuse de son continent au 20ème siècle, la littérature africaine francophone a conçu une dynamique de décolonisation. Mais cette dernière a été bradée.